10 janvier 2008

Kidnapping !

Au début, c'est vrai, le côté grotesque de l'affaire a fait sourire tout le commissariat. La pauvre victime était entrée dans le poste par la grande porte et avait commencé par s'excuser mille fois avant d'exposer son histoire, pensant que l'on avait sûrement mieux à faire. Si elle savait... au poste, nos collègues en voient de toutes les couleurs.

Lorsque ce quadragénaire, accompagné de son jeune fils, habitant la proche campagne, a commencé à expliquer qu'on avait kidnappé son chien, un brave épagneul breton dont j'ai oublié le petit nom, j'avais timidement souri en regardant mes équipiers qui faisaient de même. Et puis, on s'est concentré sur son histoire : La veille, pensant que son chien s'était fait la belle, et alors qu'il regardait la télé en famille, notre victime reçoit un appel vers 21h. Au bout du fil, un individu peu amical, avec un très fort accent de l'Est lui apprend sans détours que son chien est entre ses mains et que s'il veut le revoir vivant, il devra apporter la somme de 200 euros à la sortie d'une bouche de métro qui se situe à deux pas du commissariat.

Pour l'en convaincre, notre kidnappeur avait fait couiner le pauvre chien au téléphone en lui infligeant quelques sévices douteux. Une pratique que l'on connait, mais d'habitude, les crapules attendent la fin de la promenade avec votre compagnon à quatre pattes. Une fois à proximité de votre domicile, ils engagent une conversation amicale avec vous en se montrant affectueux avec le chien... juste avant de vous sortir un couteau et de vous obliger à regagner ensemble votre appartement. Une fois à l'intérieur, on vous demande argent, CB avec code et bijoux ; plus rapide, plus pratique. Sachant que si vous n'êtes pas d'accord, on commence à éplucher votre chien vivant...

Devant le côté ignoble et révoltant de l'affaire, on décide de se concentrer dessus. On avise la permanence et on signale à l'opérateur radio que l'on est indisponible pour s'organiser à deux équipages civils ; le but étant d'être à proximité au moment de l'échange du chien contre l'argent. On bouillonne à l'idée de retrouver les auteurs de cet acte sans nom. La rencontre doit se faire dans l'heure qui suit. Avec mes équipiers, on prend position sur la place près de la station de métro, en gardant un oeil sur la victime, qui n'en même pas large et patiente nerveusement sous un réverbert. Ce soir là, on se foutait éperdument des heures supplémentaires, on voulait rendre service, pour une bonne cause...

Je m'installe sous un abri-bus et grille une cigarette. Malgré nos tenues civiles plus que discrètes, il aura fallu moins de 5 minutes aux racailles qui squattent régulièrement les lieux pour nous démasquer et fuir plus loin. Souvent on agit comme l'effet d'un épouvantail ou d'un répulsif. Il se passe une heure et demie, baignant dans le froid, lorsque la récompense d'une longue attente pointe le bout de son museau. A la sortie de la bouche de métro en face de moi, je remarque un adorable petit épagneul breton, aboyant comme s'il avait senti son maître,... accompagné de trois tristes sires, encapuchonnés dans des espèces de gabardines sombres. Il s'agit de trois roms âgés d'environ 25 ans. Le plus petit d'entre eux, porteur de grosses lunettes en cul de bouteille, d'une chemise piquée à Charles Ingalls, et respirant incroyablement l'intelligence, tient fermement le chien avec une laisse et attend que son propriétaire se manifeste.

Je communique avec mes équipiers, pour commencer à sortir de l'ombre. La victime reconnait son chien, traverse la place en regardant ses pieds et se traine lentement vers nos trois larrons, qui transpirent d'insolence. On se trouve à un mètre de notre pauvre victime lorsqu'elle sort tristement de son portefeuille une liasse de billets. L'un des Daltons lui arrache les billets des mains.

"POLICE ! POLICE !" J'en enpoigne un bien fermement par le col et le force à se retourner pour le palper sur le champ contre une rambarde de métro. Menottés rapidement et sans encombre, nos trois gangsters en herbe affichent leur étonnement. L'un d'eux me fixe : "Moi avoir avocat, moi Europe, Europe !" Ils sont emmenés à pieds jusqu'au poste en passant devant une foule de badauds curieux ; dont certains affichent clairement leur désaccord avec ce que nous faisons, se figeant devant nous en faisant des non de la tête, pestant et balbutiant quelques mots pour dénoncer une sorte d'état policier. Des réactions que je ne comprendrai jamais...

De retour au poste, le propriétaire du chien nous remercie mille fois, en pleurs, serrant chaleureusement nos mains à plusieurs reprises, comme s'il se sentait redevable. Emus, on l'était aussi, car on avait le sentiment d'avoir accompli une bonne action, certes pas aussi captivante pour le citoyen lambda qu'un épisode de l'inspecteur Maigret, mais on en voyait directement les effets positifs sur le visage anonyme de cette victime et de son fils. On a pas toujours cette chance. On savait que les Daltons ressortiraient libres le lendemain, mais qu'importe, ils n'ont pas eu le dernier mot, et j'ai pu rentrer chez moi, en retard pour la soupe, avec un air satisfait.

13 commentaires:

Eolas a dit…

Ils ressortiraient libres le lendemain ? Pas sûr du tout. Les faits constituent de l'extorsion, c'est sept ans de prison. Pas d'ITF prévu pour ça, mais un arrêté d'expulsion peut être sollicité du préfet. Un dossier parfait pour une comparution immédiate, avec au moins quelques mois fermes à la clef.

Anonyme a dit…

Libres le lendemain ? Mais pourquoi donc. Le délit est constitué, non ?

Thomas a dit…

Sur la forme, Maître, je suis d'accord, ce n'est pas sûr du tout qu'ils ressortent libres. Mais le fait est que l'on a quand même bien l'habitude de voir ressortir nos clients, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de suites ; entre autres, ils sont bien ressortis libres le lendemain, sans adresse fixe pour les retrouver un jour.

ALG a dit…

Comme on dit il n'y a pas de petites affaires, et quand on sait l'attachement de certaines personnes pour leurs animaux, vous avez bien fait.

Anonyme a dit…

Cela doit poser un sacré problème aux victimes, qui peuvent subir des pressions de leurs agresseurs par la suite, ou des actes de vengeance non ?

siana a dit…

Je suis très touchée par cette histoire. C'est le genre de fait dont on parle peu. On nous présente surtout les meurtres, les vols... mais ce genre d'affaire... J'ai moi-même un chien. Un jour, il s'est enfui alors qu'il a 14 ans et qu'il est sourd: une cible parfaite pour se faire écraser! Et un jour on nous a appelé pour nous dire qu'on l'avait retrouvé. Quand on a plus d'espoir, ... Enfin, je salue votre acte d'humanité, c'est le genre d'action qui mérite du respect.

Gab#22 a dit…

tout à fait, dans les faits c'est une extorsion en réunion.... Donc c'ets même un peu plus que 7 ans...
Mais sur un truc pareil, le vrai plaisir c'est les remerciements de la victime. CA n'a pas de prix. Et juste pour avoir ça, il est beau notre métier.

Nichevo a dit…

Belle histoire; point de trafic de stup avec des kilos à la clé et un porteur de valise; pas de course poursuite au gyro deux tons pour un scooter retapé.
C'est humain et bien raconté.
C'est tout simplement du bon travail. J'aime bien cette histoire. Bravo à vous et à votre équipe pour cette planque.

DerKraKen a dit…

Tentative d'extorsion et ils ressortent le lendemain pour disparaitre dans la nature?
Génial!
C'est marrant, plus je me renseigne sur le droit(et ses à cotés) moins je suis impressionné par les risques liés au téléchargement illégal.
Aucun rapport? Oui, mais ma vie tourne beaucoup autour de ça,j'ai un peu de mal a ne pas tout juger à l'aune du P2P.
PS: Pourquoi n'avoir pas mis le contenu de ce blog sous creative common?

Anonyme a dit…

"Emus, on l'était aussi, car on avait le sentiment d'avoir accompli une bonne action, certes pas aussi captivante pour le citoyen lambda qu'un épisode de l'inspecteur Maigret"

Combien de gens on la chance de jouer la charge héroique une fois dans leur vie ne fut ce que pour une chose qu'on croit futile et qui pourtant nous tient a coeur?

On peut se focaliser sur l'aspect du droit mais ce sont des petites actions comme cela qui rendent le monde ou nous vivons un peu moins sale.

Alors même si ces gars ressortent libre, le geste n'en a pas moins de valeur, car vous avez fait quelque chose de bien, vous avez agit.

Anonyme a dit…

Voilà une intervention utile.
Bien entendu pas un mot dans un quelconque média et tous ces pauvres ressortissant interpellé qui ce retrouve libre et oui on est dans le pays des droits de l'homme(sic).
Une belle mission parmis tant d'autre mais ignoré très souvent pas nos citoyens et par nos détracteurs.

Lilith a dit…

Mais pour moi un kidnapping d'un chien c'est pareil qu'un kidnapping d'un gosse !! Je ne comprend pas pourquoi vous avez "ris" lorsque ce monsieur vous as raconté qu'on a enlevé son chien ! Un chien ca a de la peur, ca peut souffrir etc...comme un enfant quoi !
Mais sinon c'est super d'avoir accepté de l'aider ! :) (bien que ce soit normal puisque c'est votre boulot !! huhu ^^)

Anonyme a dit…

Bon, le billet date un peu, mais je commente quand même: moi non plus je ne comprends pas les réactions des badauds quand ils assistent à une intervention policière.
Je vois dans le sondage que "le manque de reconnaissance de la population" est ce qui pèse le plus. Ça m'attriste.

Bon courage!

(même s'il m'arrive de maudire ces flics qui n'ont jamais le temps de venir. Bah oui, pas assez nombreux... Et ceux qui se prennent pour des cow-boys!)