01 octobre 2006

L'aimant

On retourne pour la énième fois de la journée au 160 du boulevard. Une voie large ou les barres de 15 étages font de l'ombre même à midi. Lorsque l'on est au dernier étage, depuis la cage d'escaliers, on peut voir à 3 kilomètres à la ronde et voir arriver les véhicules de Police. L'endroit rêvé pour guetter et trancher des savonnettes de résine de cannabis. Dès que l'on rentre dans l'enceinte, ça siffle depuis les étages.

Les bandes se réunissent sous ce hall, et pas un autre. C'est celui qui surplombe la voie ; la cité est ceinturée par de grandes grilles, l'accès ne peut se faire que par l'unique entrée du parking. Ils cassent les boites aux lettres, picolent dans les cages d'escaliers quand ils ne font pas leurs besoins dedans, et hurlent pour s'exprimer entre eux. Ils aiment les allers et venues sur des deux-roues bruyants, trafiqués ou volés. Derrière les barres, on trouve encore un parking isolé, jonché de carcasse de voitures volées ou incendiées.

Au 160, le locataire du premier étage n'en peut plus, et nous explique clairement qu'il est en train de péter un plomb. Il a atteri dans ce quartier pas par choix, mais parce qu'un incendie criminel dans un local à poubelles a rendu son appartement inhabitable. La mairie lui a fourni ce logement en attendant. Lorsqu'il rentre du travail, il doit passer systématiquement devant une meute alcoolisée, dont les parents ont abandonné la charge d'éducation.

La première fois, il était descendu pour parler à ces jeunes dits désoeuvrés, expliquer qu'il travaille de nuit et que donc, il dort la journée. La réponse fût immédiate, il s'est fait lapider à coups de cailloux. Les auteurs des coups, mineurs de 17 ans, ont tous été reconnus, entendus et relâchés le jour même. Et le jour même, le véhicule de cette personne a eu les pneus crevés. Lorsque l'on rentre sur ce parking, les jeunes ont le temps de prendre la fuite, ou inversement de nous attendre en groupe de 15 à 30, avec les plus grands. Pas vraiment marrant quand on est 2 dans le véhicule.

Lorsque vous réussissez à évincer tout le monde, un passage une demi-heure plus tard vous prouve que le message n'a pas été entendu, et que les pingouins sont tous revenus en grappe dans le hall, comme sous l'effet d'un aimant. Quelle solution ? Le policier ne remplace ni les parents, ni l'assistance sociale. Nos interventions nous mènent plus souvent vers des asociaux, que vers les voleurs.

Cette fois-ci, il n'y avait personne. Du moins en bas. Mais aux étages, un comité d'accueil nous avait déjà préparé quelques gros cailloux à nous balancer sur le toit de la voiture. Notre pare-brise dessine une jolie étoile. Inutile de descendre de la voiture, ni conseillé. Occasion de rentrer sans gloire, et de pondre un simple rapport d'incident.

2 commentaires:

Admirateur pensif a dit…

bonjour,

comment faites vous pour tenir le coup ? Tout ce que vous décrivez parait... Dingue. Et personne ne semble avoir de solution...

nico91 a dit…

"comment faites vous pour tenir le coup ?"
Je pense que c'est parce que l'on apprend avec l'experience à prendre du recul.
Au début on se dit que l'on est des acteurs privilégiés et positifs, puis on se rend compte que l'on est de simples spectateurs avec tout de même le droit d'exister en tant que punching-ball.
Et quand passe cette période de démotivation, on se dit que l'on doit faire notre travail sans chercher à se rendre malade. Protéger et servir sans s'attacher au suivi négatif de certaines interventions.
En bref, Trouver le juste équilibre entre ce qui nous touche et ce qu'il nous ai possible de faire.
Voilà comment je tiens le coup.