Quoique l'on fasse, où que l'on soit, la situation reste basiquement la même. Nous sommes sollicités dans des conflits entre groupes de personnes, lesquelles nous attendront rarement avec le sourire pour discuter du beau temps ; situations dans lesquelles il va falloir s'investir un minimum pour espérer en sortir rapidement et sans ulcère. Différends de famille, de voisinage, litiges commerciaux, simples perturbateurs, tapages, accidents de la circulation où les protagonistes vous accuseront de fainéantise fascisante si vous ne prenez pas immédiatement le parti de l'un ou l'autre.
Pour ces personnes, les choses sont simples : il faut faire quelquechose, mais dans leur intérêt personnel. Vous ne les connaissez ni d'Eve ni d'Adam, mais d'une minute à l'autre, vous êtes plongés au milieu de leur vie, parfois dans l'hystérie collective. Dans le jargon policier, ça s'appelle faire du social. Un différend insoluble, le plus souvent incohérent, qui dure depuis que vous êtés nés, et qui reprendra aussitôt notre dos tourné.
Un différend, c'est d'abord un casse-tête. Il vous faut parfois plusieurs minutes avant de comprendre que la personne à votre gauche est le cousin du père de l'ami, et que la personne à droite est l'ex petit ami de la belle-soeur du voisin qui l'avait frappé en 1996 parcequ'elle avait couché avec son meilleur ami alors qu'ils étaient en vacances au camping municipal de Montélimar-sud... (c'est juste un exemple)
La scène se passe dans une cité quelconque, portant le nom d'un scientifique du dix neufième siècle. Mais ici, ce nom n'inspire que dégoût et crainte. Quatre tours identiques de quinze étages plantées au milieu d'un parking grisâtre jonché de nids-de-poule et d'épaves de voitures, soit incendiées, soit désossées. Quatre tours dont l'architecture vous laisse perplexe sur les intentions du créateur, mais où la vie était encore paisible dans les années 70.
Ca se passe au 102, 14ème étage. 2 heures du matin, silence total, hormis les brêves émissions radio et les claquements successifs de nos portières. On laisse le chauffeur écouter In The Name Of Love dans notre véhicule afin qu'on ne le vandalise pas pendant notre absence.
Comme d'habitude, il faut chercher le nom du requérant sur un interphone gigantesque, et, évidement, le nom à chercher est le dernier de la liste, peu importe dans le sens où vous avez commencé. Pardonnez mon optimisme...Et encore, le plus souvent, les noms sont effacés pour éviter à la police de trouver ceux qu'elle vient parfois chercher. Le choix est vite fait, on évite de se taper les 14 étages à pieds, où reposent détritus, excréments, épaves de cyclos,... et on préfère l'ascenseur douteux et grinçant dans lequel une flaque d'urine macère. On appuie sur ce qu'il reste du bouton brûlé au zippo et on patiente durant la montée en lisant les inscriptions intelligentes, gravées au couteau sur les parois.
Depuis le palier de la personne qui a appelé, on peut entendre des bruits de dispute émanant de la porte juste en face : objets qui tombent, hurlements, meubles que l'on déplace. Nous n'obtenons pas plus de renseignements de la part du requérant, et on se décide à aller voir ce qui se passe derrière cette fameuse porte. Je frappe énergiquement sans dire qu'il s'agit de la Police.
La nuit, dans un immeuble remplis d'insomniaques qui n'aiment la Police que dans leurs postes de télévision, il est parfois plus intelligent de ne pas hurler notre présence, sous peine de voir débarquer des dizaines de personnes étrangères à notre intervention nous expliquer physiquement qu'on ferait mieux notre travail hors du quartier.
La cinquantenaire qui m'ouvre lentement la porte a le nez explosé. Elle éponge le sang avec un torchon de vaisselle sale. Elle pleure, et ne parle pas un mot de français. C'est la fille ainée, 18 ans, qui vient nous expliquer qu'il se trouve dans le salon. Il est violent, il a bu... Visiblement notre présence les rassure à peine. La tapisserie du couloir est de l'époque du flower power, certains lambeaux sont arrachés, l'humidité a gagné pas mal de terrain. Pas de décoration, juste un cadre avec quelques versets du Coran. De rares meubles ça et là...
La vitre de la porte du salon est brisée. Au fond du couloir, trois minots en pyjama, réveillés. Ils dorment sur des matelas à même la pièce qui sert de chambre. Ils se disputent sûrement les mêmes jouets qui se comptent sur les doigts d'une main. J'ouvre la porte du salon éclairé par la télé, avec méfiance.
Il, c'est en fait le fils, 16 ans. C'est lui le patron a la maison, d'ailleurs il le dit lui-même plusieurs fois : c'est l'Homme qui commande. Il est avachi dans le sofa, bouteille de whisky à la main. On sent distinctement l'odeur du pétard qu'il vient de se fumer. La télé fonctionne presqu'à fond. Survêtement Lacoste vert, casquette Lacoste verte, torse nu, grand classique jusque là. Sans nous regarder ni se présenter, il nous balance : Elle me laisse pas tranquille cette chienne ! Lui rappeller que la chienne en question est sa mère semble totalement futile. La soeur est indifférente à la scène et retourne dans la chambre coucher les mômes. Il balance quelques injures en arabe à l'assemblée. Ses yeux sont injectés de sang. Le père a abandonné le foyer on ne sait quand.
Je tente avec une démotivation certaine de le ramener au calme, sûrement pour l'avoir déjà fait une dizaine de fois dans la journée avec d'autres personnes. Je lui explique qu'il est 2 heures du matin, que la télé est à toc, et que ses frères n'arrivent pas à dormir, que sa mère n'en peut plus de le voir arriver dans le même état tous les soirs de la semaine. Pas besoin d'augmenter le ton, m'énerver avec lui ne paiera pas. J'éteinds la télé moi-même.
La mère ne déposera pas plainte, et de surcroit, c'est un mineur, elle en est seule responsable. Elle aimerait juste qu'il disparaisse. Il se lève brusquement et file droit dans sa chambre d'où il claque la porte violement. Je m'assure qu'il ne fait pas de bêtise. Non, il se désape en m'ignorant, regard malgré tout haineux, il va se coucher. Dimanche soir, assistante sociale absente. Fallait pas rêver la veille de Noël.
Pour ces personnes, les choses sont simples : il faut faire quelquechose, mais dans leur intérêt personnel. Vous ne les connaissez ni d'Eve ni d'Adam, mais d'une minute à l'autre, vous êtes plongés au milieu de leur vie, parfois dans l'hystérie collective. Dans le jargon policier, ça s'appelle faire du social. Un différend insoluble, le plus souvent incohérent, qui dure depuis que vous êtés nés, et qui reprendra aussitôt notre dos tourné.
Un différend, c'est d'abord un casse-tête. Il vous faut parfois plusieurs minutes avant de comprendre que la personne à votre gauche est le cousin du père de l'ami, et que la personne à droite est l'ex petit ami de la belle-soeur du voisin qui l'avait frappé en 1996 parcequ'elle avait couché avec son meilleur ami alors qu'ils étaient en vacances au camping municipal de Montélimar-sud... (c'est juste un exemple)
La scène se passe dans une cité quelconque, portant le nom d'un scientifique du dix neufième siècle. Mais ici, ce nom n'inspire que dégoût et crainte. Quatre tours identiques de quinze étages plantées au milieu d'un parking grisâtre jonché de nids-de-poule et d'épaves de voitures, soit incendiées, soit désossées. Quatre tours dont l'architecture vous laisse perplexe sur les intentions du créateur, mais où la vie était encore paisible dans les années 70.
Ca se passe au 102, 14ème étage. 2 heures du matin, silence total, hormis les brêves émissions radio et les claquements successifs de nos portières. On laisse le chauffeur écouter In The Name Of Love dans notre véhicule afin qu'on ne le vandalise pas pendant notre absence.
Comme d'habitude, il faut chercher le nom du requérant sur un interphone gigantesque, et, évidement, le nom à chercher est le dernier de la liste, peu importe dans le sens où vous avez commencé. Pardonnez mon optimisme...Et encore, le plus souvent, les noms sont effacés pour éviter à la police de trouver ceux qu'elle vient parfois chercher. Le choix est vite fait, on évite de se taper les 14 étages à pieds, où reposent détritus, excréments, épaves de cyclos,... et on préfère l'ascenseur douteux et grinçant dans lequel une flaque d'urine macère. On appuie sur ce qu'il reste du bouton brûlé au zippo et on patiente durant la montée en lisant les inscriptions intelligentes, gravées au couteau sur les parois.
Depuis le palier de la personne qui a appelé, on peut entendre des bruits de dispute émanant de la porte juste en face : objets qui tombent, hurlements, meubles que l'on déplace. Nous n'obtenons pas plus de renseignements de la part du requérant, et on se décide à aller voir ce qui se passe derrière cette fameuse porte. Je frappe énergiquement sans dire qu'il s'agit de la Police.
La nuit, dans un immeuble remplis d'insomniaques qui n'aiment la Police que dans leurs postes de télévision, il est parfois plus intelligent de ne pas hurler notre présence, sous peine de voir débarquer des dizaines de personnes étrangères à notre intervention nous expliquer physiquement qu'on ferait mieux notre travail hors du quartier.
La cinquantenaire qui m'ouvre lentement la porte a le nez explosé. Elle éponge le sang avec un torchon de vaisselle sale. Elle pleure, et ne parle pas un mot de français. C'est la fille ainée, 18 ans, qui vient nous expliquer qu'il se trouve dans le salon. Il est violent, il a bu... Visiblement notre présence les rassure à peine. La tapisserie du couloir est de l'époque du flower power, certains lambeaux sont arrachés, l'humidité a gagné pas mal de terrain. Pas de décoration, juste un cadre avec quelques versets du Coran. De rares meubles ça et là...
La vitre de la porte du salon est brisée. Au fond du couloir, trois minots en pyjama, réveillés. Ils dorment sur des matelas à même la pièce qui sert de chambre. Ils se disputent sûrement les mêmes jouets qui se comptent sur les doigts d'une main. J'ouvre la porte du salon éclairé par la télé, avec méfiance.
Il, c'est en fait le fils, 16 ans. C'est lui le patron a la maison, d'ailleurs il le dit lui-même plusieurs fois : c'est l'Homme qui commande. Il est avachi dans le sofa, bouteille de whisky à la main. On sent distinctement l'odeur du pétard qu'il vient de se fumer. La télé fonctionne presqu'à fond. Survêtement Lacoste vert, casquette Lacoste verte, torse nu, grand classique jusque là. Sans nous regarder ni se présenter, il nous balance : Elle me laisse pas tranquille cette chienne ! Lui rappeller que la chienne en question est sa mère semble totalement futile. La soeur est indifférente à la scène et retourne dans la chambre coucher les mômes. Il balance quelques injures en arabe à l'assemblée. Ses yeux sont injectés de sang. Le père a abandonné le foyer on ne sait quand.
Je tente avec une démotivation certaine de le ramener au calme, sûrement pour l'avoir déjà fait une dizaine de fois dans la journée avec d'autres personnes. Je lui explique qu'il est 2 heures du matin, que la télé est à toc, et que ses frères n'arrivent pas à dormir, que sa mère n'en peut plus de le voir arriver dans le même état tous les soirs de la semaine. Pas besoin d'augmenter le ton, m'énerver avec lui ne paiera pas. J'éteinds la télé moi-même.
La mère ne déposera pas plainte, et de surcroit, c'est un mineur, elle en est seule responsable. Elle aimerait juste qu'il disparaisse. Il se lève brusquement et file droit dans sa chambre d'où il claque la porte violement. Je m'assure qu'il ne fait pas de bêtise. Non, il se désape en m'ignorant, regard malgré tout haineux, il va se coucher. Dimanche soir, assistante sociale absente. Fallait pas rêver la veille de Noël.
4 commentaires:
On a envie de croire que vous exagérez; puis il faut réaliser que la réalité est certainement pire compte-tenu de votre devoir de réserve.
Merci infiniment pour vos témoignages,
et...bon courage.
Il est très intéressant que tu nous fasses partager ces tranches de vies. Je regrette simplement que nous ne puissions pas aller plus loin dans l’analyse de ces faits de sociétés. Le devoir de réserve que tu évoques est malheureusement un véritable frein à l’évolution de notre société.
La diffusion de l’information est primordiale en démocratie. Emmanuel Kant défini la vérité comme appartenant à chacun d’entre nous par la célèbre locution : « à chacun sa vérité ». Le témoignage a également cette caractéristique : il est personnel, il est observé par l’intermédiaire d’un « point de vue » au sens géographique du terme et il relate un « point de vue » au sens idéologique du terme. Un flic du bas de l’échelle devrait pouvoir témoigner puis analyser ce qu’il voit avec sa propre perception sans que cela vienne entacher l’image de la police ou faire un crime de lèse-majesté envers on ne sait qui. En contrepartie l’énarque ne se gêne pas pour exprimer un certain nombre de ses positions qui peuvent sembler aller tout à fait à l’encontre des préoccupations quotidiennes d’une équipe de flics. A-t-il une obligation d’accompagnement envers les forces de l’ordre ? En tout cas, un homme de responsabilité devrait avoir ce genre d’obligation.
La différence d’analyse entre des personnes ayant des statuts différents est une réalité simple de toute société. Suivant que tu te trouves à un échelon ou à un autre, ta vision est influencée par des aspects que les échelons adjacents ne perçoivent pas. Je regrette donc que tu ne puisses pas boucler la boucle et nous faire part de ce que tu perçois de la chose judiciaire ou de la chose législative.
Merci pour tes écrits. Claude C., Reims.
Moi je suis déjà fan de Dantec à la base. Alors ces textes.. ne me surprennent pas trop.
Sur le commentaire de claude c : je ne vois pas pourquoi on devrait lire ce genre d'événements à la lumière de Kant, je ne vois pas pourquoi un flic "du bas de l'échelle" (j'adore l'expression) devrait analyser quoi que ce soit et surtout pas ici.
Les notes de ce blog ne sont ils pas juste un constat? un témoignage? ( ou un appel au secours?)
L'analyse devrait effectivement etre réservée à ceux qui précisément ne sont pas sur le terrain, nous autre pourquoi pas, les lecteurs.
Enfin c'est vrai que pour le moment ce ne sont pas les solutions qui pêtent à la figure..
Notre ami anonyme nous dit :
"L'analyse devrait effectivement etre réservée à ceux qui précisément ne sont pas sur le terrain".
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C'est justement avec des raisonnements comme ça que la France marche sur la tête. Nier la compétence des praticiens, fussent-ils du bas de l'échelle, est une pratique élitiste, quasi aristocratique. A qui va-t-on confier cette tache ? Ou plutôt, au fils de qui : Kouchner (?), Klarsfeld (?), Chevènement (?), D'Arvor (?), Fabius (?), Panafieu (?)…
Je vous laisse à vos doux rêves…
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