16H00, je réquisitionne temporairement le local d'une agence immobilière. Avec ma casquette des Yankees et mon sweat à capuche, la demoiselle qui se trouve à l'accueil regarde à plusieurs reprises mon visage et ma carte de police. Elle peine à croire ce qu'elle a l'habitude de voir dans une série B policière. Le responsable ne fait pas obstacle. But du jeu : observer depuis leur salle de repos un groupe d'individus en plein travail : le trafic de stups. Un travail à mi-temps qui rémunère bien, l'avantage est qu'on ne travaille pas le matin et qu'on ne déclare aucun revenu. Pas étonnant que beaucoup se soit glissé dans cette filière.
On les connait bien, de visage, de nom, leurs tenues vestimentaires changent rarement. C'est l'avantage de travailler sur un secteur précis. Petit hic, ils nous connaissent aussi... il faut donc s'adapter pour les prendre sur le fait, en flagrant délit. C'est là que l'affaire devient intéressante. Nous sommes quatre dans l'équipage, ce qui facilite le partage des tâches. Un autre coéquipier, jumelles en mains, a trouvé une cage d'escaliers avec une superbe vue plongeante sur la petite place délabrée où nos commerçants refourgent leur marchandise : de la résine de cannabis de très mauvaise qualité, qu'ils vendront minimum 20 euros la barrette à une clientèle bien naïve. Une seule après-midi peut rapporter gros. Un jour, sur un simple contrôle routier, on a trouvé un de ces commerçants sur son scooter, à l'intérieur, une belle liasse de billets scotchés de plus de 2000 euros ; la recette hebdomadaire.
Il est toujours surprenant de constater l'énergie que décuplent nos petits criminels pour mettre en œuvre un commerce illicite. Je me dis souvent que s'ils développaient cette même énergie, à l'école, au travail ou au service de la société, cette dernière se porterait bien mieux. Mais ils ont choisi la voie qui mène souvent vers la case la moins appréciée du Monopoly. L'appât du gain, l'argent facile,... ça leur prend très jeune. Avant même d'avoir franchi les portes d'un collège, les minots les plus exposés manquent l'école pour faire le chouffe (le guêt) au service d'un petit trafiquant du quartier. Payé avec de l'argent sale pour s'acheter des baskets neuves, le dernier survêtement Lacoste ou le portable dernier cri. Ces petits chouffes grouillent dans le quartier et nous rendent la tâche particulièrement difficile. Dès que notre véhicule pointe du nez, même à plusieurs rues, ça siffle, ça téléphone,... la boutique ferme. Depuis les étages, notre collègue nous confirme par radio que notre véhicule est repéré, et doit quitter les lieux pour les remettre en confiance. Comprenez, rouvrir le store...
"Ils deviennent ce qu'ils voient, et voient ce qu'ils deviennent." Cette petite rime de rap empruntée au groupe Iam résume presque à elle seule la logique insécuritaire de nos banlieues. Je réfléchissais l'autre soir, alors que l'on mettait un boutonneux en garde à vue, à cette spirale de l'échec dans laquelle beaucoup de minots se complaisent consciemment ou non. D'un jour à l'autre, les bambins inoffensifs qui faisaient du vélo entre les tours grandissent, se trouvent une âme de caïd en prenant exemple sur leurs ainés. Quand ces derniers comprennent qu'il est trop tard pour faire machine arrière, et éviter de passer les vacances au donjon (la prison), les plus jeunes ont déjà les deux pieds dedans et alors même que vous n'y prêtiez pas attention, leurs noms fleurissent les registres de garde à vue, leur regard se noircit à votre passage, et se nourrissent de haine.
Le STIC (système des infractions constatées) pourrait ressembler à une frise historique de leur enfance. Cà commence généralement vers 10-11 ans : vols, vols à l'étalage, extorsions, violences volontaires ; à 14 ans : défaut de permis, vols de véhicule, usage de stupéfiants ; 16 ans : vols à main armée, menaces de mort, vols avec violences aggravés,... La liste est longue...
Nos trafiquants se sont installés au milieu d'une rue sombre, même à midi, à un pâté de maison du centre et des magasins, dans une descente de garage, juste à côté de l'entrée d'un bar fréquenté par une clientèle guère locace. Parmi les zombies qui errent, celui qui nous intéresse porte une casquette vissée su le crâne, 44 ans, corpulence squelettique, teint pâle de toxicomane, droit comme un balai entre des poubelles et des conteneurs à verre. Le coin sent l'urine, mais il y passe la journée. Dans une autre rue, un rabatteur de 25 ans flaire la clientèle et lui donne rendez-vous sur la place, où aura lieu l'échange.
Ca se passe très vite et sans dialogue futile, le rabatteur se charge de demander la quantité et fixe le prix. Il faut dans un premier temps interpeller discrètement l'acheteur et appréhender la drogue. Sans acheteur, pas de trafic ; et un consommateur ne vaut rien sur l'échelle judiciaire. Le premier acheteur que nous interpellons, un étudiant qui doit faire fureur en tecktonik, s'est fait nettement escroquer, si je puis dire, une demi barrette bien maigrelette pour 20 euros. Pas de service après-vente... de toute façon, oserait-il faire une réclamation ? Je souris toujours du regard médusé de poisson pas frais que certains "clients" ont lorsque on les interpelle 5minutes après leur achat, genre : "Ah bon, ça existe vraiment, on m'a dit que ce n'était pas si grave ?". Les flics n'ont rien contre les acheteurs, au contraire, ils vont leurs donner un coup de pouce pendant la procédure lorsqu'ils seront confrontés à leur dealer, car ils ont tout à gagner en le dénonçant.
Autre tâche compliquée, il faut déterminer où ils planquent la drogue. Ils ne sont pas assez bêtes pour se faire contrôler avec la marchandise dans leurs poches. Dans un jante de véhicule, derrière un volet, dans une boîte aux lettres, dans un appartement complice,... parfois c'est encore un autre comparse qui l'amène vers le trafiquant. Une fois, il s'agissait d'un enfant d'à peine 3 ans, accompagnée de sa mère accroc à l'héroïne. On voit de tout.
L'attente d'une vente est parfois longue. On s'ennuie ferme, regarder des criminels discuter n'a rien de fascinant. Les crampes font grincer les genoux, les fourmis démangent les pieds, pour peu que ce soit la nuit, il faut lutter contre la fatigue en se frottant cinquante fois le visage. Le silence radio use et l'impatience joue des tours. Je m'accroche pour tenir en place alors que eux le font sans pâlir toute l'après-midi. Lorsqu'un échange a lieu, c'est tout l'inverse qui se produit : signalements, direction de fuite. L'adrénaline a des effets magiques sur le corps humain.
Avec au minimum un acheteur sous la main, il reste à interpeller les trafiquants. Le mieux est de prendre le temps, et de ne pas faire du saute dessus. Dans les séries, on verrait sûrement un commissaire mettre la sirène, tirer un frein à main au nez du vendeur surpris, et l'interpeller avec une petite phrase accrocheuse du style : "Alors on fait moins le malin là!".
Aujourd'hui, la chance nous a souri un peu. Je regagne notre véhicule pour aller interpeller nos intérimaires. Il faut le reconnaître, c'est un moment aussi tendu que plaisant. Nos trafiquants ont l'habitude de nous voir passer. Ils gravitent sans arrêt. On sait ce qu'ils font, ils savent ce qu'on cherche. Mais dans la majorité des cas, le résultat n'est pas là. La plupart du temps, en l'absence de bonnes planques, d'indics, et plus simplement de temps, on se regarde sans que rien ne se passe. On se contente de sourire réciproquement.
Cette fois-ci on s'arrête à leur hauteur. Regards interrogatifs. Pas de présentation, inutile. Mains sur le toit du véhicule, palpation de sécurité, menottage. On les installe calmement dans un silence ahurissant à l'arrière du véhicule. Notre trafiquant ne bronche pas un mot. Son complice, qui lui amenait la clientèle, le regarde avec insistance, incrédule et lui demande avec les yeux ce qu'il se passe. Il n'a pourtant pas vu l'ombre d'un flic lors des transactions, lui qui est passé pourtant maître en la matière. De notre côté, on ne dit rien non plus. On récupère tout le monde, direction la permanence pour les mettre à disposition d'un officier.
Le silence dans la voiture est vraiment génial.
On les connait bien, de visage, de nom, leurs tenues vestimentaires changent rarement. C'est l'avantage de travailler sur un secteur précis. Petit hic, ils nous connaissent aussi... il faut donc s'adapter pour les prendre sur le fait, en flagrant délit. C'est là que l'affaire devient intéressante. Nous sommes quatre dans l'équipage, ce qui facilite le partage des tâches. Un autre coéquipier, jumelles en mains, a trouvé une cage d'escaliers avec une superbe vue plongeante sur la petite place délabrée où nos commerçants refourgent leur marchandise : de la résine de cannabis de très mauvaise qualité, qu'ils vendront minimum 20 euros la barrette à une clientèle bien naïve. Une seule après-midi peut rapporter gros. Un jour, sur un simple contrôle routier, on a trouvé un de ces commerçants sur son scooter, à l'intérieur, une belle liasse de billets scotchés de plus de 2000 euros ; la recette hebdomadaire.
Il est toujours surprenant de constater l'énergie que décuplent nos petits criminels pour mettre en œuvre un commerce illicite. Je me dis souvent que s'ils développaient cette même énergie, à l'école, au travail ou au service de la société, cette dernière se porterait bien mieux. Mais ils ont choisi la voie qui mène souvent vers la case la moins appréciée du Monopoly. L'appât du gain, l'argent facile,... ça leur prend très jeune. Avant même d'avoir franchi les portes d'un collège, les minots les plus exposés manquent l'école pour faire le chouffe (le guêt) au service d'un petit trafiquant du quartier. Payé avec de l'argent sale pour s'acheter des baskets neuves, le dernier survêtement Lacoste ou le portable dernier cri. Ces petits chouffes grouillent dans le quartier et nous rendent la tâche particulièrement difficile. Dès que notre véhicule pointe du nez, même à plusieurs rues, ça siffle, ça téléphone,... la boutique ferme. Depuis les étages, notre collègue nous confirme par radio que notre véhicule est repéré, et doit quitter les lieux pour les remettre en confiance. Comprenez, rouvrir le store...
"Ils deviennent ce qu'ils voient, et voient ce qu'ils deviennent." Cette petite rime de rap empruntée au groupe Iam résume presque à elle seule la logique insécuritaire de nos banlieues. Je réfléchissais l'autre soir, alors que l'on mettait un boutonneux en garde à vue, à cette spirale de l'échec dans laquelle beaucoup de minots se complaisent consciemment ou non. D'un jour à l'autre, les bambins inoffensifs qui faisaient du vélo entre les tours grandissent, se trouvent une âme de caïd en prenant exemple sur leurs ainés. Quand ces derniers comprennent qu'il est trop tard pour faire machine arrière, et éviter de passer les vacances au donjon (la prison), les plus jeunes ont déjà les deux pieds dedans et alors même que vous n'y prêtiez pas attention, leurs noms fleurissent les registres de garde à vue, leur regard se noircit à votre passage, et se nourrissent de haine.
Le STIC (système des infractions constatées) pourrait ressembler à une frise historique de leur enfance. Cà commence généralement vers 10-11 ans : vols, vols à l'étalage, extorsions, violences volontaires ; à 14 ans : défaut de permis, vols de véhicule, usage de stupéfiants ; 16 ans : vols à main armée, menaces de mort, vols avec violences aggravés,... La liste est longue...
Nos trafiquants se sont installés au milieu d'une rue sombre, même à midi, à un pâté de maison du centre et des magasins, dans une descente de garage, juste à côté de l'entrée d'un bar fréquenté par une clientèle guère locace. Parmi les zombies qui errent, celui qui nous intéresse porte une casquette vissée su le crâne, 44 ans, corpulence squelettique, teint pâle de toxicomane, droit comme un balai entre des poubelles et des conteneurs à verre. Le coin sent l'urine, mais il y passe la journée. Dans une autre rue, un rabatteur de 25 ans flaire la clientèle et lui donne rendez-vous sur la place, où aura lieu l'échange.
Ca se passe très vite et sans dialogue futile, le rabatteur se charge de demander la quantité et fixe le prix. Il faut dans un premier temps interpeller discrètement l'acheteur et appréhender la drogue. Sans acheteur, pas de trafic ; et un consommateur ne vaut rien sur l'échelle judiciaire. Le premier acheteur que nous interpellons, un étudiant qui doit faire fureur en tecktonik, s'est fait nettement escroquer, si je puis dire, une demi barrette bien maigrelette pour 20 euros. Pas de service après-vente... de toute façon, oserait-il faire une réclamation ? Je souris toujours du regard médusé de poisson pas frais que certains "clients" ont lorsque on les interpelle 5minutes après leur achat, genre : "Ah bon, ça existe vraiment, on m'a dit que ce n'était pas si grave ?". Les flics n'ont rien contre les acheteurs, au contraire, ils vont leurs donner un coup de pouce pendant la procédure lorsqu'ils seront confrontés à leur dealer, car ils ont tout à gagner en le dénonçant.
Autre tâche compliquée, il faut déterminer où ils planquent la drogue. Ils ne sont pas assez bêtes pour se faire contrôler avec la marchandise dans leurs poches. Dans un jante de véhicule, derrière un volet, dans une boîte aux lettres, dans un appartement complice,... parfois c'est encore un autre comparse qui l'amène vers le trafiquant. Une fois, il s'agissait d'un enfant d'à peine 3 ans, accompagnée de sa mère accroc à l'héroïne. On voit de tout.
L'attente d'une vente est parfois longue. On s'ennuie ferme, regarder des criminels discuter n'a rien de fascinant. Les crampes font grincer les genoux, les fourmis démangent les pieds, pour peu que ce soit la nuit, il faut lutter contre la fatigue en se frottant cinquante fois le visage. Le silence radio use et l'impatience joue des tours. Je m'accroche pour tenir en place alors que eux le font sans pâlir toute l'après-midi. Lorsqu'un échange a lieu, c'est tout l'inverse qui se produit : signalements, direction de fuite. L'adrénaline a des effets magiques sur le corps humain.
Avec au minimum un acheteur sous la main, il reste à interpeller les trafiquants. Le mieux est de prendre le temps, et de ne pas faire du saute dessus. Dans les séries, on verrait sûrement un commissaire mettre la sirène, tirer un frein à main au nez du vendeur surpris, et l'interpeller avec une petite phrase accrocheuse du style : "Alors on fait moins le malin là!".
Aujourd'hui, la chance nous a souri un peu. Je regagne notre véhicule pour aller interpeller nos intérimaires. Il faut le reconnaître, c'est un moment aussi tendu que plaisant. Nos trafiquants ont l'habitude de nous voir passer. Ils gravitent sans arrêt. On sait ce qu'ils font, ils savent ce qu'on cherche. Mais dans la majorité des cas, le résultat n'est pas là. La plupart du temps, en l'absence de bonnes planques, d'indics, et plus simplement de temps, on se regarde sans que rien ne se passe. On se contente de sourire réciproquement.
Cette fois-ci on s'arrête à leur hauteur. Regards interrogatifs. Pas de présentation, inutile. Mains sur le toit du véhicule, palpation de sécurité, menottage. On les installe calmement dans un silence ahurissant à l'arrière du véhicule. Notre trafiquant ne bronche pas un mot. Son complice, qui lui amenait la clientèle, le regarde avec insistance, incrédule et lui demande avec les yeux ce qu'il se passe. Il n'a pourtant pas vu l'ombre d'un flic lors des transactions, lui qui est passé pourtant maître en la matière. De notre côté, on ne dit rien non plus. On récupère tout le monde, direction la permanence pour les mettre à disposition d'un officier.
Le silence dans la voiture est vraiment génial.